Alors que le progrès nous frappe et que l’onde de choc de notre propre avancée divise, une chose semble certaine: échapper à l’intelligence artificielle est devenu presque impossible. La question n’est donc plus de savoir comment l’éviter, mais quelle place nous souhaitons lui accorder sans pour autant nous perdre en chemin. Comme le Tokyo de Bob et Charlotte, fascinant mais étrange, entourés d’informations qui nous échappent lorsque nous tentons de les saisir, nous conversons avec des systèmes de plus en plus intelligents. Nous leur laissons toujours plus de place dans nos vies et prenons le risque de nous perdre dans les limbes d’un monde entre l’humain et l’IA. Notre singularité, notre esprit critique, notre créativité, notre pensée propre et notre jugement semblent de moins en moins tangibles. Tout ce qui fait de nous un individu unique est mis à l’épreuve face à cette nouvelle relation que nous vivons avec la machine.
Chez numaH, nous ne pouvons nier l’impact positif qu’a eu l’IA sur notre travail. Grâce à la quantité d’informations que nous pouvons désormais traiter, nous avons gagné en qualité, en détail et en précision. Plus qu’un gain de productivité, l’IA nous a permis d’aller plus loin.
Nous le constatons aussi bien dans nos recherches de candidats que dans nos réflexions ou dans la rédaction de nos rapports d’Executive Search et de Talent Management. L’IA nous a également permis d’être réellement présents lors des entretiens: libérés de la prise de notes, nous pouvons nous concentrer pleinement sur le candidat et nous en faire une idée plus juste.
Nous ne discuterons donc pas ici des bienfaits et des avantages que peut apporter l’intelligence artificielle, mais explorerons plutôt le revers de la médaille.
Et si au début tout cela nous semblait être une révolution, un nouveau monde qui s’ouvrait à l’infini, une fois l’exaltation de tout ce qui était devenu possible passée, nous avons commencé à remarquer autre chose. Peu à peu, l’unicité et la personnalité de notre travail, mais aussi de nos rapports, semblaient s’effacer. Notre flamme et notre individualité ont progressivement laissé place à une forme d’uniformisme qui n’est pas sans rappeler les moutons des Temps modernes de Charlie Chaplin. Près d’un siècle plus tôt, il interrogeait déjà la place de l’humain dans un monde toujours plus industrialisé.
Aujourd’hui, ce que nous avons commencé à industrialiser, c’est la pensée.
À mesure que nous utilisons les mêmes outils, les mêmes modèles et parfois les mêmes raisonnements, nous risquons de voir nos idées converger. Nous perdons peu à peu confiance dans notre propre jugement. Notre créativité s’efface derrière le besoin de validation. La machine, censée enrichir notre réflexion, commence à lui donner une direction et nous avons commencé à suivre le mouvement qu’elle nous dicte.
Mais dans le film de Chaplin, la question dépasse la simple déshumanisation du travail liée à l’industrialisation. Elle interroge la place du progrès dans nos vies et son rapport au bonheur. Car si le progrès est souvent confondu avec le bonheur, il n’en est pourtant qu’un faux synonyme. Quelle place occupe-t-il dans nos vies? Ou plutôt, devrions nous demander, quelle place lui laissons-nous occuper?
Le progrès s’inscrit dans un besoin profondément humain de liberté, car grâce à lui nous pouvons nous affranchir de certaines contraintes, nous améliorer et aller plus loin. Pourtant, même si le progrès peut nous apporter davantage de liberté, la réalité semble parfois plus nuancée.
Telle une addiction, l’IA est devenue indispensable à notre quotidien. Et le prix de la place que nous lui laissons est une partie de notre humanité. Nous devenons un parmi tant d’autres, nos choix étant tous aiguillés par le même algorithme, si choix il y a encore. Le progrès a accéléré nos vies et nous semblons lui courir derrière, mais que reste-t-il du sens ?
Nous devenons des hommes, mais de moins en moins humains au sens platonicien du terme et nous ne semblons plus savoir comment être. Comme les prisonniers de la caverne de Platon, nous pourrions finir par confondre les représentations avec la réalité, l’information avec la compréhension et les réponses avec la connaissance. Nous sommes retournés dans la caverne de l’illusion et devons réapprendre à en sortir.
Depuis la nuit des temps, le progrès a été remis en question par la société. Il semble pertinent de se demander si c’est réellement le progrès qui doit être questionné, plutôt que notre capacité à gérer le changement. Comment aller contre quelque chose qui nous rend meilleurs, plus intelligents et plus rapides? Lorsqu’aller contre relève presque de l’illusion, il nous faut apprendre à aller avec, sans pour autant nous y abandonner.
Le véritable enjeu des entreprises n’est pas l’IA, mais celui de préserver l’intelligence humaine au sein de leurs équipes. Car dans un monde où tous disposent des mêmes outils, l’avantage revient à ceux qui savent encore penser, décider et créer avec individualité.
Le défi n’est pas de renoncer à la technologie, mais de lui redonner sa juste place. Il faut développer l’esprit critique de chacun et apprendre à laisser à l’outil la place qui est la sienne. Celle d’un outil. Car, utilisée à bon escient, l’IA peut devenir un formidable levier de créativité et d’apprentissage.
Chez numaH, nous avons décidé d’être plus sensibles à cette limite, car notre travail est essentiellement humain. Il consiste à comprendre des individus, leur potentiel et leur place au sein des organisations. Nous ne livrons pas à nos clients de simples analyses, mais une compréhension humaine. C’est cette compréhension que nous nous efforçons d’apporter à nos clients pour les accompagner au mieux dans leurs décisions.
Comme un secret murmuré au creux d’une oreille, apprenons à garder ce qui n’appartient qu’à nous.
(À la fin de Lost in Translation, Bob murmure un secret à Charlotte que le spectateur n’entendra jamais.)
Par Bérénice Depeursinge Librandi